Le Monastère de SAINT-PROJET DU DESERT (Travail en cours – v1.3 )

Publication datée du 2 novembre 2017 § 1 commentaire

HISTOIRE DU MONASTÈRE DE SAINT-PROJET (Commune de Neuvic – Corrèze)

 

*** Préface ***

Depuis plus de quarante années, je possède une maison en Corrèze,  sur la Commune de Neuvic, dans un hameau qui se nomme LE VENT-BAS.

Celui-ci se situe au bord des côtes qui plongent dans la Dordogne dans la partie de cette rivière qui représente la retenue du Barrage de l’AIGLE.

Lors de mes promenades et lorsque je passe sur le Pont de Saint-Projet, je ne peux m’empêcher de m’arrêter à hauteur de l’endroit où se trouvent les restes inondés, par le Barrage, du Monastère. J’essaie d’imaginer avec émotion la vie de ces religieuses qui ont vécu au fond de cette vallée de 1873 à 1945, (mais aussi de ces moines qui ont vécu bien plus longtemps, au cours du 15ème siècle), loin du monde.

Le village de SAINT-PROJET

LES EXTRAITS SIGNALES SON TIRES DE PLUSIEURS OUVRAGES CONCERNANT L’HISTOIRE DU MONASTERE MAIS EGALEMENT RACONTANT LA VIE du Père SERRES:

 » Le bon Père SERRES » de Joseph THERMES; « Le Monastère sous les eaux  » du Chanoine E.JOUBERT ;  » Le bon Père SERRES » par le père C.SCLAFERT.

UN MONASTÈRE SOUS LES EAUX

 

 

Localisation de Saint-Projet

 

 

Nous aimerions savoir comment se présentait ce couvent lorsqu’il fut construit par Archambaud de Ventadour en 1489. A défaut de documents contemporains nous devrons nous contenter des extraits du livre  » LE MONASTERE SOUS LES EAUX » du Chanoine E.JOUBERT édité en 1969. Ce livre m’a été offert par  Sœur Irène lorsque je suis allé la rencontrer aux Vaysses à Mauriac en 2017.

Le Chapitre I de ce livre est consacré à la fondation du Monastère. Voici ce que le Chanoine JOUBERT écrit:

La Bibliothèque Nationale et les Archives de l’ordre franciscain possèdent un ouvrage du XVIème siècle, édité en 1587, et qui a pour titre : « De origine seraphicoe religionis ». Son auteur, le R.P.François GONZAGUE, se propose de retracer l’histoire des couvents de l’Ordre franciscain. Et c’est ici que nous trouvons mentionnée la fondation du Couvent de St.Projet en Limousin. En un beau latin bien cadencé, l’historien montre le site où fut élevé le monastère: « Monsaterium profundissima quadam valle juxta Dordoniae fluminis marginem ».

Tout y est:la vallée encaissée et sauvage, la rivière Dordonia devenue notre Dordogne, et, sur la berge baignée par les eaux, le couvent.

Mais nous possédons d’autres documents plus précis. La « Gallia Christiana », au tome II, le « Nobiliaire d’Auvergne » au tome VI, vont nous renseigner davantage. Et tout spécialement la « Gallia Christiana », cette œuvre d’érudition monumentale due aux bénédictins de Saint-Maur au XVIIIème siècle. Le tome II renferme l’acte même de fondation de Saint-Projet. Il est bon que nous sachions comment cet acte, rédigé au XVème siècle, est parvenu jusqu’aux auteurs de la « Gallia Christiana ». Le 6 octobre 1711, un religieux bénédictin, Dom Boyer, chargé par le Cabinet des Chartes de relever les documents intéressant l’Histoire de l’Auvergne et du Limousin, se trouvait à Mauriac.Il y reçut deux moines de St Projet qui lui apportaient l’acte de fondation de leur couvent, conservé précieusement dans leur chartrier. Dom Boyer le recopia avec solin. C’est cette copie qui fut ensuite insérée dans le tome II page 537 de la « Gallia Christiana ». La voici-dessous :

Copie de l’acte de fondation du Couvent de Saint-Projet

 

Inutile d’ajouter que l’acte original a disparu pendant la Révolution.Voici donc la traduction de ce texte vénérable et fondamental traduit du latin:

« Sous Jean de Barthon, évêque de Limoges, le couvent de Saint-Projet des Frères Mineurs fut fondé sur les bords de la Dordogne, dans la paroisse de Neuvic, par Louis de Ventadour et son épouse Catherine de Beaufort, et par le Marquis de Scorailles, l’an 1489. Assistèrent comme témoins noble Chevalier d’Ussel, seigneur de Charlus et d’Anglards, et Charles de la Bessayrie, damoiseau »

Le Grand historien Etienne Baluze ( 1638-1718), originaire de Tulle, nous apprend en outre que les travaux de construction du couvent commencèrent sous la direction du Vicomte Archambaud de Ventadour; ils furent menés assez rapidement pour l’époque, puisque le 30 août 1505, l’évêque auxiliaire de Clermont, du nom de Laurent, consacra l’église conventuelle, en l’honneur de la Vierge Marie.

C’est donc grâce aux deux familles de Ventadour et de Scorailles que les franciscains purent s’établir sur les bords de la Dordogne. A cette époque les deux versants de la vallée étaient couverts d’immenses forêts. L’aspect impressionnant de solitude boisée qu’elle a conservé jusqu’à nos jours peut nous donner une idée de ce qu’elle était au XVème siècle: un véritable désert de verdure percé seulement de quelques mauvais sentiers. Les franciscains défrichèrent un coin de cette forêt pour y établir un jardin et quelques pâturages.

Dans ce livre « Le Monastère sous les Eaux », le chanoine JOUBERT cites les descriptions écrites par l’Abbé CHABAU:

Le Monastère de SAINT-PROJET avant son immersion

« Essentiellement nous retiendrons ceci : les constructions avaient la forme d’un carré bordé d’un côté par une vaste chapelle gothique – au côté opposé se trouvaient les bâtiments conventuels dont une grande façade longeait la rivière – au centre s’élevait le cloître que la Révolution respecta en partie, comme la chapelle.
L’église, écrit l’Abbé CHABAU, après une visite détaillée des ruines, ,le 21 septembre 1865, était en forme de croix. Les portes, les voûtes, et les fenêtres étaient de style gothique. Deux chapelles latérales avec autels en pierre massifs étaient adossées au couchant, comme le maître-autel. Je présume que le clocher était au-dessus du chœur. Le pavé était composé d’une mosaïque formée de petits cailloux et de petites briques formant diverses figures géométriques. Au-dessus du cloître il y avait un corridor faisant le tour du bâtiment. La façade du midi présente encore ( en 1865) deux étages. Au-dessous des caves voûtées. A l’angle sud-ouest, une tour ronde, actuellement en ruines. »

Le même auteur continue :

 » Le corps de logis à l’ouest est en ruines. La porte principale de l’église ouvre sur l’ouest. Une porte latérale mène au cloître…Il y a plus loin une écurie, un moulin et un four. Je n’ai pas reconnu les traces du cimetière. Peut-être enterrait-on les moines dans le cloître… »

Et pourtant , je précise que dans ce hameau de Saint-Projet à l’époque de la présence des moines, devait exister un cimetière où étaient enterrés les habitants du Vent-Bas . En effet nous pouvons constater sur les registres d’état-civil de Neuvic qu’en 1765 et peut-être avant et ce jusqu’à la Révolution au moment du départ des moines du Monastère, les actes de décès des habitants du Vent-Bas portaient cette précision : « le vingt décembre 1773 a été inhumé à Saint-Projet avec la permission de Mr le Curé… ». Pourquoi cette exception ? Il semblerait que l’éloignement du cimetière de Neuvic en soit la principale raison et que le fait qu’il existait des moines sur place à Saint-Projet soit aussi une des raisons également. Cela évitait probablement au Curé de Neuvic d’avoir à faire le déplacement.

Dans un autre manuscrit, le Père SERRES signale qu’au-dessus des caves se trouvait le réfectoire,et, lui, faisant face , la cuisine. Au second étage étaient les cellules des moines, donnant sur la Dordogne et séparées les unes des autres par de simples cloisons de planches. Au-dessus de chaque porte de cellule était grévé le nom d’un Saint. En 1865 une de ces inscriptions avait résisté au temps et à la Révolution. Elle portait ces mots : « Saint-François, 14 octobre 1611″.

Tel fut le couvent de Saint-Projet à ses débuts. Pauvre petit couvent bien conforme à l’idéal d’humilité prêché et pratiqué par Saint-François d’Assise. Ici vécurent jusqu’en 1792, quelques moines – cinq ou six tout au plus – subsistant des produits du jardin, de la pêche et des aumônes qu’ils recevaient à l’occasion de leurs prédications dans les églises du voisinage » mais aussi sur les droits que percevaient les moines sur les droits pour traverser la Dordogne.

Dans ce livre « le Monastère sous les eaux », le chanoine E. JOUBERT raconte la vie des moines de Saint-Projet jusqu’ à la Révolution.

 » Dès 1489 , la vie s’installe peu à peu, dans ce coin perdu de la vallée.Les Pères défrichent de plus grandes étendus de terrain.Ils améliorent les sentiers afin de pouvoir communiquer avec Neuvic et Ussel. Ils établissent quelques barrages et des viviers pour conserver les poissons pêchés dans la Dordogne. Plus tard ils organiseront un service de barques sur la Dordogne pour traverser la rivière, car il n’y aucun pont sur la Dordogne à cet endroit et il faudra attendre le 19ème siècle ( en 1830 je crois) pour en voir établir un.

La présence des moines, l’appel de la cloche du couvent vont amener dans le pourtour quelques familles rurales qui s’y fixeront, assez loin du monastère, mais cependant sous son influence moralisatrice. En ce XVIème siècle  se renouvelle en celieu perdu entre Auvergne et Limousin ce qui se produit dans le haut du Moyen-Age, lors qu’autour des puissantes abbayes venaient s’agglomérer les maisons des pauvres gens, constituant ainsi à l’origine villes ou gros bourgs. Par les services qu’ils rendaient aux paroisses des alentours, les Pères se faisaient apprécier à Neuvic et dans d’autres communes périphériques et jusqu’à Mauriac. On les recevait avec sympathie et respect, tellement leurs robes de bures et leur simplicité portaient au culte de la pauvreté évangélique. On leur faisait des aumônes en nature: seigle , orge, légumes. On leur remettait de l’argent pour faire célébrer des messes dans leur chapelle. Et lorsqu’arrivait la fête de Saint-François d’Assise, le 4 octobre, les gens des deux côtés de la vallée prenaient l’habitude de venir faire leurs dévotions à Saint-projet. Le désert fleurissait.

Peu à peu la renommée du couvent dépassait les rives de la Dordogne. Les campagnes environnantes, Ussel et Mauriac bénéficiaient à leur tour des prédications des religieux. Le petit peuple aimait ces moines bruns qui prêchaient avec complicité et enthousiasme  la parole de Dieu. Il admirait leur humilité, la pauvreté et le dénuement de leur vie. Jusqu’à Salers ils étaient connus et appréciés. Un fait tiré de l’histoire même de Salers le montrera.

En 1545, Pierre Lizet, premier Président de la Cour du Parlement de Paris et natif de Salers, faisait son testament et entre autres legs, prenait la disposition suivante: cinq jeunes franciscains, dont trois seraient pris parmi les Pères de Saint-Projet, recevraient chacun vingt livres tournois pour les aider à continuer à étudier en achetant des livres.

D’autres legs et dons parvenaient aussi à Saint-Projet. Ils permettaient d’achever les travaux  de l’église et de construire un mur de clôture du côté de la forêt.

Et pendant que sur ces bords de la Dordogne le silence n’était percé que par les sons argentins de la cloche franciscaine, qui donc, ici dans le désert refleuri, se serai douté que la persécution allait venir sous la forme la plus odieuse de la guerre religieuse.

Pour l’instant Saint-Projet vit dans le calme. La joie franciscaine habite ces lieux absolument isolés que ne vient troubler aucun des bruits du dehors. A peine si de temps à autre un Père revenant de prêcher à Neuvic ou à Mauriac apporte-t-il quelque nouvelle extraordinaire…… Ces propos seront répétés au Couvent. On ne voudra pas y croire…. jusqu’au jour où Mauriac connaîtra les horreurs de l’invasion protestante. Nous sommes dans les années 1550/1570.

De Saint-Projet on pouvait entendre les échos de la bataille. On tira 900 coups de canon avant de réduire l,forteresse de Miremont toute proche. ……Le petit couvent franciscain était donc tout prêt à payer lui aussi son tribut sanglant. Déjà, lors du pillage de Mauriac, un franciscain de Saint-Projet qui se trouvait dans la ville fut pris, incarcéré puis pendu. Mais le martyre du Père Garrigues demeura davantage dans le souvenir populaire.

Qui était ce Père Garrigues ?

C’est dans un ouvrage du Père Gonzagues que le martyre de ce Père Garrigues est évoqué et nulle part ailleurs : Il indique les circonstances de sa mort en 1574 le 7 Octobre.

Envoyé à Mauriac par le Supérieur de Saint-Projet pour régler quelques affaires du couvent, il tombe par hasard entre les mains d’une bande d’hérétiques, sur le chemin qui, à travers de la forêt, montait de la Dordogne au plateau de Mauriac. Les forcenés, parc qu’il ne voulait renier ni le Christ ni son Eglise, le tuèrent et jetèrent son cadavre sur le côté du chemin, où il demeura abandonné un jour entier. Le lendemain, à la nuit tombée, des gens du voisinage emportèrent le corps au couvent. Il fut inhumé au cimetière des moines au milieu d’une foule éplorée.

Il n’est pas possible de déterminer avec exactitude en quelle année le monastère de Saint-Projet fut pillé par les Huguenots.

Mais comme nous savons que l’Abbaye de Valette située dans la vallée de la Dordogne et non loin de notre couvent franciscain a été incendiée en 1569 par une bande de Protestants. De là , pillant tout sur leur passage, ils remontèrent la vallée de la Dordogne jusqu’à Bort. Ils passèrent sûrement à Saint-Projet et c’est au cours de cette expédition qu’ils exeercèrent leur rage dévastatrice sur le couvent.

…..Les Pères s’enfuirent dans les bois, puis reparurent après le départ des ennemis.Lorsque le cadavre du Père Garrigues leur fut rapporté, ils avaient vraisemblablement commencé de réparer leur demeure et leur église, puisque le massacre du Père Garrigues fut perpétré seulement en 1574.

Après cette sinistre pèriode, le monastère bénédiction de Saint-Projet pansait se plaies et se contentait de remettre en état ses bâtiments saccadés par les Huguenots. L’office avait repris avec régularité et la cloche conventuelle rythmait à nouveau le déroulement de chaque journée.

…..Après la terrible secousse des guerres  religieuses, confiés à des curés qui souvent ne prêchaient pas, ces pauvres chrétiens pouvaient se ressaisir à l’occasion des missions. C’est pourquoi les Franciscains de Saint-Projet collaborèrent à cette œuvre de relèvement spirituel. Ils firent plus. Pour les enfants de ce coin de terre isolé ils ouvrirent une école élémentaire où ils apprenaient au moins à lire et à écrire. Cette petite école dura jusqu’à la Révolution Française.

Enfin, ils organisèrent sur une plus grande échelle le service des barques pour traverser la Dordogne. Soit par eux-mêmes, soit par un domestique, ils « passaient » les gens d’une rive à l’autre, moyennant un droit de péage.

Cela faisait un supplément de ressources avec les quêtes faites dans les paroisses voisines. On retrouve dans les souvenirs rapportés par le Père Serres  que les frères quêtaient au cours de tournées et que l’âne qui accompagnait le frère quêteur rentrait le soir au monastère était chargé de grains, de légumes et de fromages.

Ainsi , peu à peu, la situation matérielle du couvent s’améliorait.

Mais  en 1741 pour respecter les préceptes de Saint-François d’Assise ( les  religieux devaient être totalement détachés des biens de ce monde) une décision du Saint-Siège précisa que les Couvents devaient avoir un syndic séculier chargé d’administrer leurs biens. Et ce fut M.de la Pommeraie, Seigneur de La Vaysse qui fut chargé de gérer les biens du couvent de Saint-Projet.

La vie s’écoulait dans cette vallée profonde et complètement isolée et il ne semble pas que la « Grande Peur » de 1789 se soit fait sentir ici.

Mais voici l’année 1790 qui va creuser un fossé profond entre l’Eglise et la révolution. A partir de cetet année et du vote de la Loi sur la Constitution Civile du Clergé, la séparation va être totale.

Le 21 mai , les Pères de Saint-Projet sont convoqués à la Mairie de Neuvic afin qu’ils déclarent s’ils veulent ou non continuer de mener la vie conventuelle. Ils sont quatre: SAINT-RAMES gardien, FAYANT, VEYRE et CASSE. Tous déclarent vouloir continuer à mener leur vie religieuse en suivant la règle de Saint-François. Un seul, le gardien ou supérieur, changera d’avis plus tard et reprendra sa liberté.

Le 12 juillet 1790, la Constitution civile du Clergé est votée et le 18 , à Neuvic, a lieu la vente du Couvent de Saint-Projet considéré comme Bien National.

On peut trouver dans le registre des délibérations municipales de NEUVIC dont Saint-Projet faisait partie :

« Aujourd’hui , 18 juillet 1790, le Conseil général de la commune et de la ville de Neuvic s’étant assemblé [..] afin que le dit Conseil voulut bien témoigner ses intentions sur l’acquisition des domaines nationaux sis et situés au lieu de Saint-Projet sur la paroisse de Neuvic; lesquels biens consistent :
  1. en un droit de barque sur la Dordogne,
  2. une petite communauté dont les murs menacent ruine,
  3. un enclos de la contenance de 12 septerées ( la septerée est une mesure agraire basée sur la semence) – le dit clos estimé à 50 livres de revenus – et le droit de passage affermé à François DONNADIEU pour la somme de 288 livres ( en diminution de laquelle on doit lui fournir les barques nécessaires )
Le dit Conseil autorise les officiers  municipaux à faire des soumissions pour l’acquisition du dit bien de Saint-Projet. »

Transcrivons ici simplement le registre du Conseil Municipal de Neuvic :

 » Ce 11 Février 1791 ont comparu au greffe de la Municipalité de Neuvic: le sieur François VEYRE et le frère JOURDA, religieux de la Communauté de Saint-Projet, lesquels ont déclaré persister à vouloir mener la vie commune et n’avoir rien pris ni partagé des effets de la dite Communauté. « 

Le même jour comparut le gardien ( ou supérieur), Jean-Jacques SAINT-RAMES, qui déclara vouloir vivre en son particulier. Il ne semble pas que les deux autres pères aient répondu à la convocation de la municipalité.

Quoi qu’il en soit, privés de leur supérieur, chassés de leur couvent, les moines se dispersèrent. Le domestique resta huit jours encore,puis rentra chez lui. On ne sait ce que devinrent les religieux.

 

Les bâtiments, les près et les bois du couvent furent adjugés pour la somme de 13 mille francs et le droit de passage de la Dordogne pour la somme de 6 mille francs. Le tout fut acquis par les dénommés CHASTEL ( inconnu), ANGLARD, VEYSSIERE ( inconnu) et DUNIOL ( inconnu). La vente fut passée à USSEL.

Les nouveaux propriétaires du monastère s’entendirent pour diviser entre eux leur acquisition. Mais ils ne voulurent pas partager l’église et ils la conservèrent en commun.Chacun prit une partie des jardins et des bâtiments, en se demandant bien comment ils pourraient être utilisés, vu leur mauvais état.

Quant au « droit de barques » ou de péage qu’ils avaient acheté , affermé à la famille Donnadieu, il fut  enlevé en 1835 parle Gouvernement qui le confia à l’administration se Contributions Indirectes. Puis on décida vers 1830 la construction d’une route et d’un pont sur la Dordogne.

En attendant l’exploitation de cette acquisition, le monastère à l’abandon fut envahi par les eaux en crue de la rivière à la fonte des neiges. Peu à peu les toitures s’endommagèrent et s’effondrèrent par places. Les portes mal fermées cédèrent sous la poussée des rôdeurs alors nombreux dans les forêts de la Dordogne. Une végétation envahit les jardins. Des murs se lézardèrent. Le cloître résista aux intempéries et il servit souvent d’abri aux vagabonds mais aussi aux prêtres réfractaires qui venaient se cacher dans ces solitudes. L’un d’entre eux a laissé jusqu’à nos jours un souvenir très vivant.

Il s’agit de l’abbé François de Sartiges d’Angle, né en 1764 et tout récemment ordonné au moment de la Révolution. Il prêta le serment constitutionnel, puis se rétracta et alla se retirer au Couvent de Saint-Projet. Il vécut là plusieurs mois, se nourrissant de poisson et de légumes, et ne sortant que la nuit pour porter les Sacrements dans les villages. Dénoncé, il fût arrêté. La mort de Robespierre lui rendit la liberté. Après la signature du Concordat en 1801 , l’abbé de Sartiges entra dans le clergé du diocèse de Clermont.

Et c’est là que l’affaire devient intéressante pour moi, car cet ANGLARD qui rachète une partie des biens du Couvent est membre de la famille de ma précédente épouse qui est originaire du Vent-Bas. Ce devait être Jacques ANGLARD qui résidait au Vent-Bas. Cela ne pouvait être les ANGLARD, fils de ce Jacques, propriétaires au moment du cadastre napoléonien, car à cette époque ils étaient enfants. Cette trouvaille renforce mon intérêt pour ce monastère. Et depuis cette découverte, je me suis lancé dans des recherches plus poussées.

Dans l’article ci-dessus émanant des Archives départementales, on peut lire qu’après la mise en eau du barrage de l’Aigle, les religieuses de Saint-Projet se sont repliées dans un premier temps à la COMBE NOIRE, situé sur la rive côté Cantal et ensuite ont été transférées aux Vaysses ( qui était un Couvent) à MAURIAC où d’après les documents que j’avais consultés il pouvait y avoir des archives concernant le Monastère de Saint-Projet.

J’ai donc écrit à cet établissement pour savoir si des documents existaient concernant la congrégation des « Petites Sœurs des Malades) qui séjournaient précédemment à Saint-Projet.

Quelques temps j’ai eu la joie de recevoir un petit paquet de la part de Sœur Irène des Vaysses, responsable de ce lieu. Le contenu de ce paquet  m’a surpris agréablement. Joints à un courrier très chaleureux, il y avait deux ou trois ouvrages concernant la vie de ce fameux Père SERRES, créateur de la Congrégation des Petites-Soeurs des Malades. J’étais comblé.

J’ai dévoré ces ouvrages en très peu de temps et j’ai pris connaissance et de l’histoire de ce Monastère perdu sur les rives de la Dordogne mais aussi du quotidien de ces jeunes filles qui avaient choisi de se retirer dans cet endroit perdu dans les Gorges de la Dordogne. D’ailleurs à cette époque- là ce site s’appelait Saint-Projet-le-Désert ……..

Je décidais d’entrer en relation avec Sœur Irène. Nous avons pris rendez-vous, pendant une période où je séjournais dans ma maison corrézienne, pour aller à Mauriac et la rencontrer.

Cette entrevue a été d’une importance capitale pour faire avancer mes recherches. Au cours de celle-ci, Sœur IRENE m’a fait visiter la bâtiment des VAYSSES. Cela m’a permis d’apercevoir des documents, photos concernant le Monastère puisque la plupart des restes du Monastère avaient été transférés aux Vaysses après le départ des Sœurs de Saint-Projet lors de la mise en eau du Barrage. J’ai pu voir les vitraux du Monastère , l’autel, la chaire, des boiseries en un parfait état. J’ai également pu prendre connaissance de nombreuses photos de l’intérieur du Monastère ainsi que des photos relatant la vis des Petites Sœurs de Malades quant elles résidaient à Sain-Projet.

J’ai obtenu de Sœur IRENE que je puisse revenir pour photographier tous ces documents lors d’un prochaine rencontre.

Pont de SAINT-PROJET construit en 1830

J’ai fait des recherches aux Archives Départementales de Corrèze qui m’ont permis de trouver les précisions suivantes. A partir du Cadastre Napoléonien, j’ai pu recenser les personnes qui s’étaient rendues propriétaires des bâtiments ainsi que des morceaux de terrains, friches, bois taillis après la vente des biens nationaux de Saint-Projet. Sur ce cadastre , il n’y a que comme bâtiment en dur: quatre « masures » et 5 maisons plus le bâtiment ou tout au moins ce qu’il en reste du Monastère. Il y a bien sûr plusieurs propriétaires de pacages, de taillis, de prés. Mais en ce qui concerne les bâtiments proprement dits je n’ai trouvé que cinq propriétaires :

Jean LARCHER propriétaire d’une maison(parcelle 1080); Claude ANGLARD propriétaire d’une maison ( parcelle 1085) ; Pierre ANGLARD propriétaire d’une masure ( parcelle  1094) et d’une maison ( parcelle 1098); Henry ANGLARD propriétaire d’une masure ( parcelle 1095) et d’une maison (parcelle 1099); Etienne CHASTELOU propriétaire d’une masure ( parcelle 1096) et d’une maison ( parcelle 1097).

En ce qui concerne les ruines du Monastère, il est précisé que ces bâtiments étaient la propriété d’Henry ANGLARD, Pierre ANGLARD et Etienne CHASTELOU.

Toutes ces personnes étaient du VENT-BAS. Les trois ANGLARD faisaient partie de la même famille.

Claude et Henry Pierre étaient frères , étaient nés au Vent-Bas. Leur père Jacques était domicilié au Vent-Bas. Ce sont ses trois fils qui apparemment se sont installés à Saint-Projet et ont crée chacun une famille.

Henry ANGLARD ( 1789-1852) est mentionné sur les actes d’état civil ( témoins sur divers actes) comme Cultivateur Cabaretier à Saint-Projet. Il s’est marié à Neuvic le 06 février 1825 avec JULLIEN Catherine. Ils ont eu neuf enfants ( Pierre 1826- 1907), François (1834- 1919), François ( 1835- ?),Anne ( 1835-?), Légère ( 1837-1859), Antoine ( 1841-1923), Pierre ( 1844-?), Légère ( 1847- ?), et Anne ( 1853-?). Il semble qu’il y ait un problème sur les dates de naissance d’un François né en 1835 et une Anne née un mois plus tard. J’ai pourtant vérifié les actes de naissance : ils sont portés tous les deux nés en 1835 (?). Il semble que ces enfants soient restés à Saint-Projet sous réserve de vérification.

Claude ANGLARD , frère d’Henry, (1796-1869) est mentionné également comme témoin dans divers d’actes civils avec comme profession Cultivateur et Cabaretier. Il semblerait s’être marié à trois reprises ( à vérifier). Sa troisième épouse était Marguerite BOULADOUX ° 1802 à Neuvic. Ils auraient eu quatre enfants : Catherine ( 1828-1899), Jeanne ( 1830- 1907), Jean ( 1835- 1923), et Henry ( 1839-1899). Celui-ci semble être resté à Saint-Projet et est mentionné comme Aubergiste et Fabricant de bateaux. Les autres enfants semblent s’être mariés ailleurs qu’à Saint-Projet.

Le troisième ANGLARD, propriétaire à Saint-Projet, fils de Jacques aussi était Pierre ( 1762-1820).

Je n’arrive pas à trouver exactement quel est le premier ANGLARD qui s’est installé à Saint-Projet. Peut-être ce Pierre qui était l’aîné. Mais il semble qu’il ne soit pas resté longtemps à Saint-Projet car je ne trouve qu’un seul de ses enfants né à Saint-Projet.

En tout cas ces trois familles ANGLARD ont eu en tout dix-huit enfants nés à Saint-Projet. Avec quelques autres familles qui y demeuraient sur lesquelles je n’ai pas poussé de recherches, le hameau de Saint-Projet comptaient plusieurs dizaines d’habitants pendant la moitié du 19ème siècle alors qu’en 1790 au moment de la vente de Saint-Projet il n’y avait aucun habitant semble-t-il.

Les propriétaires se découragèrent devant cet état d’abandon. Seule la famille ANGLARD continua à habiter la partie du monastère la mieux conservée… Ce coin de la Dordogne était revenu à l’état sauvage. Peu à peu les ronces et les broussailles envahissent le sol défoncé et cultivé par les moines.La forêt gagne à nouveau ce qu’elle avait perdu dans le passé. Du couvent ne demeure qu’un logement habitable, celui qu’occupe la Famille ANGLARD… Le reste n’est qu’un amas de décombres où gitent vipères et rats. Des branches poussent partout. Seules les robustes arcatures du cloître ont résisté. La voûte de l’église s’est effondrée en partie.Sur le pavé disloqué poussent des herbes folles. Le clocheton s’est écroulé en 1794. Il y a encore autour de ces ruines quelques lopins de terre plus ou moins cultivés. Plus tard, lorsque sous la main de fer de Napoléon 1er, le calme fut revenu, quelques pauvres gens utilisèrent les pierres arrachées à ces ruines pour construire quatre ou cinq maisons d’aspect minable. Cette situation dura jusqu’en 1830, où fut décidée la construction d’une route carrossable et d’un pont.

Anne-Marie et sa mère à SAINT-PROJET ( en 1940) sur le pont construit en 1830.

En 1864, le Comte et la Comtesse d’Ussel désirèrent établir une paroisse pour cette partie abandonnée de la vallée. Pour réaliser ce dessein, le Comte acheta l’église et la fit recouvrir de chaume. Puis, fort de l’appui de M. de Parieu, il demanda à l’évêque un curé résident. Mais cet évêque ne voulut pas démembrer la paroisse de Neuvic et refusa d’accorder un prêtre pour cette paroisse projetée. Le Comte d’Ussel tenait cependant à conserver l’église des Franciscains. Les quelques habitants de Saint-Projet et ceux qui vivaient dans les villages en amont et en aval partageaient ce désir. On organisa des quêtes, des corvées de bois, et on déblaya l’intérieur de l’édifice. Les murs furent blanchis, les fenêtres munies de vitres. On releva l’autel principal, et le 26 juillet 1864, le curé de Neuvic, M. MARCHE, bénit l’église et y célébra la messe. Comme cette église était franciscaine, l’indulgence de la Portioncule y demeurait attachée et l’évêque de Tulle permit qu’on y célébrât la messe le 2 août et le 4 octobre. Le comte et la comtesse d’Ussel entrèrent en relation avec les Franciscains de Limoges et leur supérieur, le Père BONAVENTURE, s’intéressa au projet de Saint-Projet, et vint y prêcher plusieurs fois à la grande joie des riverains.

Mais tout ceci n’était que du provisoire: une église à peine convenable, la messe deux fois par an. Le rêve du comte d’Ussel n’était pas encore réalisé.

Plusieurs années passeront avant que ne refleurisse sur ces bords de la Dordogne une vie religieuse stable et bien organisée.[…]

C’est encore la famille d’Ussel qui va essayer pour la seconde fois – et maintenant avec succès- de faire revivre Saint-Projet. Madame d’Ussel voulut , à défaut d’un curé, avoir à Saint-Projet une institutrice qui apprendrait au moins à lire et à écrire aux enfants et leur ferait le catéchisme.[…] Aucune des communautés contactées ne voulut exiler loin de tout centre et de tout secours religieux un de ses membres. Madame d’Ussel eut alors l’idée de s’adresser au Père SERRES.

Je consacrerai un chapitre au Père SERRES plus loin, car le personnage vaut bien que l’on s’arrête sur sa personnalité et son parcours extraordinaire. C’est grâce à cette démarche de Mme d’Ussel que le Monastère en ruines de Saint-Projet va reprendre vie, se développer de manière extraordinaire et apporter à partir de ce lieu retiré une vie dans cette contrée sauvage, perdue, loin de tout. Et tout cela  grâce à ce personnage extraordinaire qu’a été le Père SERRES, mais aussi au courage phénoménal des religieuses qui vont venir s’installer dans cette vallée profonde et rude.

Le Père SERRES connaissait le site de Saint-Projet. Il avait plusieurs fois , plus tard, raconté aux sœurs de Mauriac qu’étant élève au Collège il était venu avec des camarades pour visiter les ruines du couvent.Plus tard , étant aumônier de Notre-Dame de Mauriac , M.Serres était revenu sur ces bords de la Dordogne. Mais nous verrons cela plus tard.

En effet si nous reprenons les dates citées au-dessus, nous constatons qu’entre la date de la vente des biens nationaux ( 18 juillet 1790) achetés par les familles CHASTEL, ANGLARD, VEYSSIERE et DUNIOL, et l’acte d’achat du Monastère par l’Abbé SERRES , le 5 mars 1872, il n’y avait plus de moines ( les derniers sont partis en 1791 en refusant de prêter serment de fidélité à la Constitution civile – ils devaient être cinq ou six) et pas encore de religieuses, il s’est passé 80 ans.

A la proposition de la Mme la comtesse d’Ussel,

l’abbé SERRES répondit qu’il ne pouvait ouvrir une école à Saint-Projet, mais qu’il y fonderait avec joie une maison avec trois sœurs pour soigner les malades et faire le catéchisme, à condition qu’on veille bien lui céder la portion du couvent comprenant l’église, qu’avait achetée la famille d’Ussel. De la sorte le monastère renaîtrait à une vie nouvelle par ses soins. Madame d’Ussel accepta l’idée du bon Père et s’offrit même à faire des démarches nécessaires pour récupérer les autres parties du couvent achetées par quatre familles de la vallée. Après bien des difficultés on aboutit à une vente à Mme d’Ussel , de ces ruines,, des lopins de terre, et des jardins. L’acte fut passé le 5 mars 1872. Pour la somme de 13.000 francs (or), les ruines du couvent, l’église, les jardins et quelques prés devenaient la propriété de la Congrégation des Petites-Soeurs des Malades , et la famille d’Ussel donnait en outre 4.000 francs pour aider l’œuvre à ses débuts.

Mais pendant ces 80 ans d’absence de membres ecclésiastiques que ce soient moines ou religieuses, le Hameau de Saint-Projet se peuplait.

Au moment de la vente des biens nationaux, nous avons vu que plusieurs individus avaient racheté soit quelques masures et maisons, mais aussi des terrains, des prés…..

Sur le cadastre, nous trouvons comme propriétaires en dehors des cinq qui possédaient un bâtiment en dur ( maisons et masures) :

JAMEAU Pierre , chataigneraie, pacage, bruyère; RABIER Jean, taillis, bruyère; RAYMOND François, taillis, pré; BANIOL Jacques, taillis; RAYMOND Georges, pacage etc , mais c’était la famille ANGLARD qui possédait le plus de terres à Saint-Projet avec CHASTELOU Etienne.

 

LA NOUVELLE VIE DU MONASTERE:

Voici le Père SERRES propriétaire du Monastère et un propriétaire heureux car , disait-il, en 1872 : »Je rêvais à cette époque, une succursale de la Maison-Mère où nous pourrions recevoir les Sœurs malades et âgées, et où les novices passeraient quelques mois de l’année afin, dans cette solitude, de mieux se former à la vie spirituelle. J’avais déjà un plan en tête; mais lorsque le mot magique de Saint-Projet retentit à mes oreilles, tout fut dit et réglé. Là sera notre maison de retraite ».

Il avait eu, au temps de son enfance, l’occasion de visiter le couvent délabré et il avait, de façon étrange, pressenti le destin de ces vieilles ruines.

« Elève au Collège de Mauriac, j’étais allé un jeudi me promener avec des camarades sur les bords de la Dordogne. Nous visitâmes le vieux couvent , la vieille église, le cloître en partie démoli, et moi, tout à coup, plein d’une pieuse tristesse, et croyant voir, errants et plaintifs, les vieux moines que j’aimais tant, je m’écriai devant un de mes amis: « Mon Dieu, si on me donnait ces ruines, je les réparerai ! ».

A ce stade-là, il faut revenir un peu en arrière pour connaître les raisons qui ont poussé l’Abbé SERRES dans cette entreprise extraordinaire.

Retraçons rapidement la biographie du Père SERRES.

Né le 26 octobre 1827 à Marsalou, près Mauriac, diocèse de Saint-Flour.

Etudes au Collège de Mauriac de 1840 à 1848

En octobre 1848, entrée au Grand Séminaire de Saint-Flour.
Ordonné prêtre le 5 juin 1852 par Mgr Lyonnet, évêque de Saint-Flour.

Après son ordination est ordonné vicaire au Vaulmier, paroisse rurale des environs de Mauriac.

Le 4 fèvrier 1854 est nommé Vicaire à Cheylade, dans le doyenné de Riom-ès-Montagnes, où il reste une année, et devient ensuite vicaire au doyenné.

Le 2 Juillet 1856 il se rend au noviciat des Pères Jésuites à Vals, près du Puy. Son état de santé l’oblige à rentrer dans sa famille le 22 mars 1858.

Dès son retour, il fait un pélerinage à Notre-Dame de la Salette pour demander des grâces de lumière sur sa vocation.Il visite au cours de son pèlerinage de nombreux sanctuaires. Il fait notamment un long séjour à l’Abbaye Notre-Dame des Neiges, en Ardèche, pour y étudier la vie monastique. Arrivé à la Salette, le 28 avril 1858, il est de retour à Mauriac le 8 Mai.

Le 25 mai 1858, il est nommé Vicaire à Ally, gros bourg des environs de Mauriac, où il reste cinq années. C’est pendant cette période que, visitant les malades trop souvent abandonnés et privés de soins, il songe à fonder une Congrégation destinée à les soigner. Pour l’aider dans cette œuvre de charité, il trouve dans la paroisse sa première auxiliaire en la personne de Marie Lachaud, qui sera une collaboratrice d’une charité exemplaire.

 

Revenons au Monastère.

La tâche qui attendait le Père SERRES était immense . Que de ruines à restaurer ! Le Père en a laissé la description: « Des pans de mur hérissés de broussailles, comme des fantômes; des brèches, des crevasses, des gueules béantes; les pierres de taille enlevées des portes et des fenêtres; une grande partie des toits couchés à terre; des poutres brisées, dressées comme des mâts de navire à demi engloutis; partout des décombres où poussaient des mousses, des ronces et des arbustes. Seule la construction tenait debout; encore n’était-elle pas habitable? Ses vieux toits bosselés, lézardés, servaient de retraite aux chauves-souris; on les vit s’envoler pat nuées quand on enleva les tuiles …… »

Le Père SERRES est donc à pied d’œuvre. Son rêve va se réaliser. Sa joie qu’il ne peut contenir, éclate dans ses lettres, dans ses notes personnelles, dans ses conversations. Mais maintenant il ne s’agit pas de rêver, il faut restaurer. Il faut rebâtir.

Il y aurait eu dans les Archives du Monastère des Vaysses de Mauriac ( je dis « il y aurait eu » car il m’a été dit que ces archives n’existaient pas ?????) un document extrêmement évocateur et aurait concerné un « Etat du monastère à la prise de possession en 1872″écrit par le Père SERRES

 » L’Eglise restaurée ( par M; d’Ussel) en 1864 était couverte en chaume. Les murs seuls du côté Nord étaient crépis. L’intérieur avait été blanchi.Le pavé de la nef et des chapelles étaient tout crevassé, bouleversé, en partie détruit. L’humidité, malgré la charpente et le couvert de chaume, perçait partout et la mousse verdâtre se voyait à divers endroits.La plupart des carreaux étaient cassés. Les meneaux des croisées avaient été détruits. La petite porte du cloître, échappée de ses gonds, était à terre.Une chaire d’une dimension disproportionnée était placée à l’angle de la chapelle nord, au commencement de la nef: c’étaient des planches simplement ajusté&es et hissées sur des barres de fer adhérentes au mur. les autels de pierre, énormes et massifs, étaient passés en couleur et surmontés de quelques statues. IL y avait à la sacristie une mauvaise chasuble, une aube, six chandeliers….En certains endroits la paille du couvert avait été enlevée . Les cloîtres étaient en ruines: cinq colonnes seulement étaient debout. ANGLARD (un des propriétaires)avait installé une cave. Les voûtes de la partie du Midi étaient couvertes en tuiles. Le préau et le cloître étaient comblés de décombres. Il y avait des arbustes sur les pans de murs écroulés; sur la voute de la chapelle, des cerisiers sauvages, des noisetiers, des groseilliers. Les enfants montaient sur les voutes pour manger les groseilles. Le cimetière n’existait plus. La place devant l’église était partagée en trois jardins. La partie orientale du couvent habitée par la famille ANGLARD était bonne -la partie occidentale en partie ruinée. Dans le corridor de l’étage quelques boiseries existaient encore. Trois cellules étaient intactes…..Le souffle du démon avait passé par là. SAINT-PROJET était une gloire tombée; plus rien ne chantait en dehors des cris des enfants, plus d’autre poésie que la vallée. C’était une harmonie disparue… »

En dehors du fait qu’il était tombé  » amoureux » de ce site par son emplacement, son silence, sa quiétude, il se réjouissait encore plus du bien qui allait en résulter pour les âmes..

 » La restauration de cette antique maison de Dieu, je le regarde , mes filles, disait-il aux religieuses de Mauriac, comme une grâce insigne du Seigneur, à l’égard de ces populations des bois, éloignées de toute église et par conséquent, privées de sacrements, de messe et de paroles évangéliques. Comment faire quatorze kilomètres pour aller à Neuvic, leur paroisse, et quatorze pour revenir ? C’était à peu près impossible pour les femmes, les enfants et les vieillards Aussi ces pauvres gens n’assistaient à la messe qu’une fois ou deux par an; encore beaucoup n’y allaient jamais; ils en perdaient l’habitude. De plus , pas d’école pas d’école pour les enfants; jugez quels pouvaient être leur développement intellectuel, et leur culture morale. Ils ignoraient le catéchisme, même après avoir fait leur première communion. J’ai trouvé un jeune un jeune homme de vingt-deux a qui ne l’a pas faite. Enfin, Dieu a eu pitié de ces pauvres gens; ils auront désormais une église, une école, des Sœurs et un prêtre, pour leur enseigner les vérités de la foi ».

Aussitôt commencèrent les réparations, gros travail qui devait durer plusieurs années. Mais comment faire ? Avec quels moyens ?

 

 

(Hélas, comme je l’ai dit plus haut, Sœur Irène m’a affirmé qu’il n’existait aucune archive sur le Monastère aux Vaysses…….Je ne mets pas en cause ses dires mais je suis très étonné qu’il n’existe aucune archive concernant ce Monastère, alors que dans les différents écrits du Père SERRES il évoque les sommes reçues, différents documents concernant l’activité des religieuses. Il existe même un livre écrit par les sœurs des Vaysses qui reproduit certaines lettres envoyées aux religieuses par le Père SERRES lorsqu’il était en déplacement dans d’autres Communautés qu’il avait crées. Où sont ces archives ?)

Quatre ou cinq religieuses des Vaysses de  Mauriac vinrent habiter la partie la moins délabrée du couvent. Elles arrivèrent avec un char de paille pour la literie, et un matelas, qu’on réservait au Père.

 » Je commençai par les toitures. Arbres, chaux, sable, pierres, tout fis en mouvement par les menuisiers, les charpentiers, les scieurs de long, qui arrivèrent tous en même temps. Les  Sœurs et moi hâtions de nettoyer les lieux vidés par les propriétaires, à jeter hors du cloître. Autour de les décombres, à démolir certains murs construits récemment, pour rendre au Monastère son ancienne régularité. Nous allions tirer le sable à la rivière, fondre la chaux, ramasser les pierres et les mettre à la portée des maçons…..     ce fut tout l’hiver et l’été suivant, un mouvement d’essaim d’abeilles laborieuses et empressées « .

Les abeilles n’étaient pas toujours les mêmes: il y avait un va-et-vient entre Mauriac et Saint-Projet: chaque groupe faisait sa semaine. Maintes gens trouvaient ces corvées excessives. Bien que la région soit de mœurs rudes et qu’on y ait l’habitude de voir la femme manier la bêche dans les champs, plusieurs s’émurent des pénibles travaux auxquels se livraient les religieuses de Saint-Projet et crièrent au scandale. La presse s’en mêla, grossissant les faits, comme d’habitude, s’apitoyant des Petites-Soeurs, » ces galériennes mal nourries et condamnées aux travaux forcés ».  De plus une singulière pratique de la vie religieuse que de se consacrer à démolir de vieux murs, à porter des pierres et du mortier ! Tous ces bruits répandus dans l’Auvergne et le Limousin au point d’inquiéter les parents, sur le sort de leurs filles. Ce beau tapage tomba rapidement; rien ne fut changé; les Sœurs continuèrent à travailler et le Père à piocher.

Respectueux du passé jusque dans ses moindres détails, le Père SERRES tint à conserver le plan du couvent. Les cellules demeurèrent les mêmes, comme le cloître, le préau et la chapelle. Il fit cependant égaliser le sol autour de l’église et restaurer le mur d’enceinte.

La dernière construction fut celle du Cimetière.

« Nous avons bâti la maison du temps, disait le bon Père Serres en 1880, il faut bâtir la maison de l’éternité. Chacune apportera sa pierre et creusera sa tombe…Notre cimetière, nous voulons le bâtir sur les bords de la Dordogne, tout prés du ruisseau de La Tronche, à l’ombre d’un rocher. Là vous vous plairez à écouter le bruit des grandes eaux et le murmure des bois. là viendront prier, sur votre tombe, les futures générations de nos Sœurs, qui se succéderont à St Projet.. Et puis la Dordogne qui aime, vous le savez, à gronder, à gémir, à pleurer, dans nos rochers et nos forêts, vous chantera, en passant, un de Profundis éternel ».

Mais avant sa construction , on relève dans les Archives plusieurs avis de décès de religieuses qui,n’ont pas eu le »bonheur » de profiter de cette demeure éternelle.

– le 19 juillet 1873, décès de Catherine ROUFFIAGUE, 22 ans , native de Chalvignac (15), fille de Guillaume – en ce moment en Belgique- et de Elizabeth Maisonneuve, domiciliés au lieu-dit Les Doumis. Elle tétait née le 31 octobre 1841 à Chalvignac ( NMD Chalvignac 15 – 1825-1867 – page 158/159). Témoins : ANGLARD Pierre, cultivateur, 47 ans domicilié à St Projet, fils d’Henry, aubergiste à St Projet – ANGLARD Henry, cultivateur, 34 ans domicilié à St Projet, fils de Claude ,Aubergiste, Fabricant de bateaux.
– le 4 janvier 1875, décès de Rose BERTRAND, 45 ans, fille de Pierre et de Bournazel Catherine                                              Témoins : ANGLARD Pierre, Propriétaire, 51 ans, domicilié à St Projet.
– le 3 février 1875, décès de Jeanne LACHEZE, 27 ans, fille de Jean et de Marie Roussange                                                    Témoins : ANGLARD Pierre , Propriétaire, 51 ans, demeurant à St Projet.
– le 13 avril 175, décès de Elisa CHAMET, 24 ans, , native de Rouffion, commune du Falgoux ( Sœur Léonie), fille de Jean et de Marie Gaillard, domiciliés commune du Falgoux.                                                                                                  Témoins : ANGLARD Henry, agriculteur; 35 ans domicilié à StProjet – ARFEUILLERE François domicilié à StProjet.

Extraits « Le Bon Père SERRES » de Joseph THOMAS . Page 161 nous trouvons un passage dans lequel Joseph THOMAS reproduit un texte du Bon Père SERRES concernant les décès de Sœur Léonie mais aussi de Sœur Germaine (voir plus loin).

« Moins gaie de caractère (que Sœur Germaine), Sœur Léonie possédait une vertu peut-être plus solide. En^proie à d’atroces douleurs, que les médecins ne parvenaient pas à calmer et qui durèrent dix-huit mois, elle ne laissa jamais pousser une plainte ou un murmure. Elle poussait la mortification au plus haut degré et, tandis que Sœur Germaine, avec une simplicité d’enfant, de laissait gâter par le Bon Père, Sœur Léonie s’interdisait tout ce qui pouvait flatter son goût et allait au-devant de la souffrance.  Toujours, d’ailleurs, elle avait été un modèle d’obéissance, d’humilité , de mortification.
Elle reçut à Saint-Chély,une faveur extraordinaire et ceux qui la connaissaient intimement n’en furent pas étonnés. Un dimanche de la Fête Dieu, on devait aller veiller un mort. La corvée était dure aux religieuses, qui désiraient beaucoup assister à la procession. Sœur Léonie s’offrit ; de la fenêtre, elle verrait passer le Saint-Sacrement. Cela lui suffisait. Or, elle rentra à l’ermitage  toute émue, avec des yeux rougis par des larmes –  » Qu’avez-vous? Qu’est-il arrivé ?- Je ne puis pas le dire » . On insiste et elle finit par avouer qu’au passage de l’Hostie, le Sacré Chœur s’était montré à elle, dans l’ostensoir et, sur une banderole, elle avait lu cette double invocation ; »Que partout soit aimé, béni et adoré le sacré Chœur de Jésus! Que partout soit aimé, béni et honoré le Chœur Immaculé de Marie! »; La mort de Sœur Léonie, continue le Bon Père SERRES, a été, comme sa vie, édifiante et pleine de choses saintes; ce fut un triomphe et un couronnement. Toutes les sœurs qui ont vu, à l’infirmerie, ces deux malades ( avec Sœur Germaine) n’en perdront jamais le souvenir. C’était un parfum de sainteté qui s’exhalait d’elles ».
– le 25 novembre 1877, décès de Marie VIGIER,26 ans , née le 9 juillet 1851 à Chavagnac 15 , (Sœur Germaine), fille de Antoine et de Elise Gautier de Chavagnac.                            Témoins : ANGLARD François , 38 ans, aubergiste à St Projet – ANGLARD Pierre, 50 ans, demeurant à St Projet.
– le 21 juin 1879, décès de FAU Marie, 36 ans, native de Laroquebrou 15,  fille de Jean et de Seyries Jeanne de Laroquebrou 15.  Témoins : ANGLARD Pierre Cultivateur à St Projet , 52 ans et de ANGLARD Henry, Cultivateur à St Projet 39 ans.
– le 19 juillet 1879, décès de DELPUECH Marie, 36 ans, née à Antignac 15, fille de Jean-François et de Jeanne Rousselle, de Antignac.                                                                                         Témoins : ANGLARD Henry, 540 ans, aubergiste à St Projet – CHANTEREINE Guillaume, Cultivateur à St Projet.
– le 15 septembre 1880, décès de CLEMENT Catherine, 27 ans,  ( Sœur Flavie), née dans la commune d’Andelat 15,  canton de Saint-Flour, fille de Bertrand et de  Marie Jourde . Témoins: ANGLARD Henry, Cultivateur, 40 ans , domicilié à St Projet – CHANTEREINE Guillaumez, , rentier, 67 ans , domicilié à St Projet.
  -le 4 juillet 1881, décès de BAGESSE Marguerite, native à Ally 15, ( Sœur Emmanuelle) fille de Jean-Baptiste et de Marie C…. d’Ally 15 .                                                                              Témoins : ANGLARD Antoine, Aubergiste à St Projet 37 ans et CHANTEREINE Antoine, Cultivateur à St Projet.
Sœur Emmanuelle fut la première sœur a être enterrée dans le nouveau cimetière.
Extraits  » Le Bon Père SERRES » par Joseph THERMES »:
Ce fut une petite novice qui étrenna le nouveau cimetière. Elle mourut le 4 juillet 1881 et son agonie jeta le deuil sur le jour de saint-Jean-Baptiste, fête du bon Père.. En une page, pleine de fraîcheur , et jaillie de sa belle âme, il raconte cette douce mort : » A l’infirmerie, s’en allait peu à peu vers un autre monde, une jeune sœur, une pieuse novice, venue de loin, pour se donner à Dieu, au milieu de nous. Âgée de vingt deux ans, d’un caractère agréable et doux, d’un grand esprit de simplicité, elle aimait sa vocation, sa communauté et, ayant tout quitté, elle ne regrettait rien du monde, ni de ses joies. Elle souffrait beaucoup mais toujours avec résignation et pour l’amour de Dieu, tantôt désirant la mort, tantôt la redoutant, toujours soumise à la volonté du divin Maître. Voyant que son mal empirait et ne nous laissait plus d’espoir, je lui fis faire les vœux, quoiqu’elle n’eût pas les deux ans de noviciat. Elle m’avait demandé cette grâce avec tant d’insistances que j’aurais été cruel de ne pas lui accorder. Ainsi unie à,Dieu, par ces trois liens sacrés, préparée par ce dépouillement volontaire, purifiée par la douleur de ses petites fautes, munie de tous les sacrements, ornée du mérite de ses bonnes œuvres, car elle en avait tant déjà fait, cette chère enfant nous a dit adieu, ce matin, à quatre heures, un doux adieu, par un mélancolique regard qui a été le dernier….. »

A partir de ce moment-là, les religieuses qui décédaient étaient inhumées dans ce cimetière et compte tenu du nombre de religieuses qui sont séjourné à Saint-Projet cela fait un nombre conséquent de sépultures, qui ont été abandonnées lorsc de la mise en eau du Barrage ce qui n’a pas simplifié les choses lorsqu’il a fallu prendre la décision de quitter el Monastère.

 

EN CE QUI CONCERNE L’AMENAGEMENT JE REVIENDRAI COMPLETER CE PASSAGE PLUS TARD.

 

VERS LA FONDATION DES ¨PETITES SŒURS DES MALADES ».

En visitant les malades, dans les paroisses où il avait exercé son apostolat, l’abbé Serres avait été ému de l’abandon où souvent on les laissait et de la difficulté, de l’impossibilité parfois de trouver quelqu’un qui pût les soigner. En face de ce délaissement, de ces spectacles lamentables, de ces pauvres, dans leurs misérables réduits, grelottant de fièvre, privés de soins et de ressources, l »âme si bonne, si compatissante de l’abbé Serres ressentait une immense pitié,et, depuis longtemps il était poursuivi par l’idée de rémédier à ce mal. c’était une véritable hantise, une impulsion irrésistible à entre prendre une œuvre nouvelle. De plus ,comment assurer aux malades les soins spirituels, qui préoccupaient davantage encore son âme de prêtre ?

§ One Response to Le Monastère de SAINT-PROJET DU DESERT (Travail en cours – v1.3 )

  • Guerit dit :

    Bonjour
    J’écris actuellement un livre ayant pour titre « La France des villages et des sites engloutis ». il y a un chapitre consacré au barrage de l’Aigle, et j’aimerais vous poser quelques questions sur le monastère de Saint Projet, jour et heure à votre convenance.
    Cordialement
    Gérard Guérit
    01.47.86.36.19
    06.86.86.81.73
    gerard.guerit@wanadoo.fr

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